Chapitre 4: Pièces de puzzles

1) Deux Juliette pour un Roméo

Pendant ce temps, Sam interrogeait l’ancienne Juliette, assise sur les marches menant à la scène, sa jambe droite entourée d’un plâtre recouvert de signatures et de dessins.

« Vous assistez toujours aux répétitions ?

- Assez souvent. J’aide un peu Sara à prendre ses marques. Elle n’a pas eu beaucoup de temps pour s’entraîner...

Elle fit une pause en baissant les yeux.
- Je la regarde et je me dis que ça aurait pu être moi, sous les projecteurs. C’est le rôle d’une vie... Et moi, je passe à côté à cause de ce stupide accident.

- Vous lui en vouliez ?

- Je suis en colère contre à peu près tout et tout le monde, sauf Sara. Ça n’avait rien à voir avec elle. Non, disons que... J’étais un peu jalouse, c’est sûr. Mais en même temps, on peut difficilement en vouloir à quelqu'un comme Sara.

- Pourquoi ?

- Cette fille est... adorable. Littéralement, on ne peut que l’adorer. Elle s’occupe de tout le monde, et jamais d’elle. Elle en devient même énervante, à être toujours gentille. Comme si elle ne pouvait en vouloir à personne, quoi qu’on puisse dire ou faire.

- Vous vous souvenez de quelque chose en particulier qui pourrait expliquer sa disparition ? Son comportement a changé depuis quelques temps ?

- Je ne sais pas trop... Parfois, ces derniers jours, elle avait l’air vraiment... Triste. Et puis quelqu'un lui disait quelque chose et elle se retournait en souriant.

A ce moment le portable de Samantha sonna.
- Excusez-moi, dit-elle à Natisha avant de décrocher en s’éloignant de quelques pas. Spide.

- C’est Danny. Tu es avec Juliette ?

- Oui ?

- Casey Stevens affirme qu’elle est sortie avec Roméo. Et qu’il l’aurait quittée pour Sara.

- L’aurait ?

- Rien de certain. Mais y a des rumeurs.

- OK. Je vais vérifier ça.
Elle raccrocha en se tournant à nouveau vers l’actrice.
- Et... vous ne savez pas ce qui aurait pu causer cette tristesse ?

- Pas vraiment. Elle ne parlait pas beaucoup d’elle, au fond. Une fois elle a dit qu’elle avait vécu à Boston un moment. Et aussi dans le Delaware, je crois, quand elle était enfant. Je ne pense pas qu’elle ait de frère ou de sœur, mais même ça je n’en suis pas sûre...

- Et... Un petit-ami ?

- Peut-être Alex. Je sais pas trop.

- On nous a dit que vous lui en vouliez pour ça.

- C’est ridicule. Ça fait très longtemps que c’est fini entre lui et moi. Il sort avec qui il veut. Honnêtement, je le laisse volontiers à qui veut de lui... En fait, j’ai essayé de mettre Sara en garde contre lui.

*°*

Jeudi 17 octobre. 21 h.

A la sortie de secours du théâtre, Sara et Natisha prenaient l’air. Natisha sortit un paquet de cigarettes.

« T’en veux une ?

- Non merci, je tiens à mes poumons... J’ai vu les effets de ces trucs sur une fille que je connais. Elle est tellement stressée qu’à trente-cinq ans, elle a déjà un ulcère à l’estomac.

- Tout le principe, c’est que tu y deviens accro.

- Casey a bien réussi à arrêter l’héro, tu vas pas t’accrocher à un bout de nicotine et de goudron ?

- J’y réfléchirai après la tournée.

- Nat’… C’est même pas toi qui joues ! s’indigna Sara, mi-sévère mi-enjouée.

- Ça m’empêchera pas d’avoir le trac pour toi ! sourit Natisha. Au fait, Stella t’a fait essayer le costume ?

- Eh oui. Pour l’instant il me va super bien, je croise les doigts pour rentrer dedans le jour J !

Il y eut un court silence.

- Au fait, Sara... J’ai entendu des rumeurs à propos d’Alex et toi.

- Oh… Je sais pas qui est allé inventer ça. Y a rien entre nous.

- Ecoute, moi je m’en fous, simplement... Ce type est loin d’être l’homme idéal.

- Qu’est-ce que tu veux dire ?

- Je suis sortie avec lui un moment. Quand je l’ai quitté pour Tyson, Alex l’a tabassé.

- Sérieux ? Quand ça ?

- Je sais pas vraiment, Tyson ne voulait pas en faire toute une histoire. Sans doute une ou deux semaines avant... enfin, tu sais... l’accident. J’ai juste pensé que tu devrais être au courant. »

*°*

- Tyson, c’est... L’acteur qui jouait Tybalt et qui s’est fait renverser par une voiture ?

- Oui, j’étais avec lui ce jour-là... répondit-elle, les yeux dans le vague. C’est comme ça que j’ai écopé de ce plâtre. Enfin bon, se reprit-elle, on n’a plus reparlé d’Alex après ça. J’ai supposé qu’elle sortait effectivement avec lui ou l’envisageait, vu comme ce que j’ai dit a eu l’air de l’intéresser... »

2) Deux chasseurs pour un gibier

Le Centre, quelques heures plus tard.

Melle Parker, Sydney et Broots venaient de rentrer de Floride et de recevoir le contenu de la dernière planque de Jarod, qui était à présent étendu en vrac dans le bureau de Sydney, et que ce dernier, assisté d’Angelo, examinait.

Parker soupira. Ils n’allaient rien trouver d’important là-dedans, de toute façon ; ce n’était pas par hasard que le Caméléon laissait tant de choses partout où il passait : il les narguait… et les occupait. C’était une perte de temps, une diversion, mais aussi leur seule piste.

N’y tenant plus, elle se leva et laissa le psychologue et l’éponge à leur fouille méthodique, et décida de se mettre à la recherche de quelqu’un sur qui passer ses nerfs. Broots était déjà pris par la poursuite d’elle-ne-savait-quelle piste informatique qui, comme d’habitude, ne donnerait rien ; aussi elle se dirigea vers le bureau de son cher frère – brrr, elle ne s’y faisait toujours pas, c’était trop bizarre.

Parker s’étonna vaguement de ne pas croiser grand-monde dans les couloirs, frappa à la porte marquée du nom de « Mr Lyle » – vue sa récente passion pour la famille, il aurait tout aussi bien pu se faire appeler Parker, re-brrr, elle avait envie de vomir maintenant… – et entra sans attendre de réponse.

Au lieu d’une entrée en matière triomphale pour enquiquiner l’homme au pouce coupé avant même d’avoir prononcé un mot, elle se retrouva coupée dans son élan par un fauteuil vide. Elle parcourut la pièce du regard, mais personne. Où était donc passé Lyle ? se demanda-t-elle, vaguement inquiète – elle était toujours plus rassurée en sachant exactement où il était, et de préférence pas derrière elle.

Sortant du bureau, Melle Parker fut prise d’une intuition et effectua un détour par le bureau de Brigitte. Encore brrr, celle-ci ne lui était apparentée en aucune façon, fort heureusement : cette famille était déjà bien assez tordue à son goût*.

Et là non plus, personne. C’était plus qu’une coïncidence. Ces deux-là préparaient quelque chose – sans doute rien de bon, sans vouloir paraître rabat-joie, se dit Parker. Même Jarod, pourtant si enclin à faire confiance à la nature humaine, n’aurait pas été assez naïf pour s’imaginer que le croque-mitaines et la sorcière à la sucette étaient en train de planifier une fête d’anniversaire…

En se dirigeant vers l’ordinateur de Broots pour lui demander de farfouiller pour découvrir quelle charmante surprise les deux sociopathes – ou était-ce psychopathes ? – leur réservait, Melle Parker vit, en contrebas du couloir en mezzanine dans lequel elle évoluait, une des expériences tordues dans lesquelles se spécialisait le Centre. Il s’agissait aujourd’hui d’un remake de la fameuse expérience où l’on demande à un cobaye d’en martyriser un autre – sans dire au premier que c’est en fait lui le sujet de l’expérience, et non pas la résistance à la douleur de son partenaire. La conclusion, si elle se souvenait bien, était de ce genre : n’importe qui est prêt à faire n’importe quoi, tant qu’on le lui présente de la bonne façon. Jarod aurait probablement appelé ça autrement. En fait, elle tenait pour sûr qu’il l’aurait dit différemment, puisqu’elle avait déjà été témoin de la réaction d’un Caméléon à ce type d’expérience. Une Caméléon.

*°*

Vingt ans auparavant.

Melle Parker était, encore une fois, laissée à l’abandon dans les couloirs du Centre. Oubliée par tous tant elle savait se faire discrète. Ils vaquaient à leurs occupations sans presque la voir, habitués qu’ils étaient à ce que la fille du patron traîne au Centre. Elle usait et abusait de cette invisibilité, rendait souvent visite à Jarod, et s’aventurait dans les endroits les plus interdits du bâtiment.

Ce jour-là, elle s’ennuyait particulièrement et Jarod était en simulation – Angelo le lui avait dit, lui qui savait si bien se glisser dans les conduits d’aération. Elle avait donc décidé d’explorer une nouvelle partie du Centre. Elle ne s’inquiétait plus des caméras depuis longtemps – soit personne ne visionnait les images en temps réel, soit ils avaient décidé de tolérer sa présence – et se contentait d’essayer de ne pas se faire prendre sur le fait par un garde.

Melle Parker atterrit finalement au-dessus d’une salle semblable à celle où Jarod passait ses journées. Elle-même se trouvait sur une mezzanine. Elle se recroquevilla derrière les barreaux de la rambarde pour observer sans être vue.

Une jeune fille aux cheveux châtain se trouvait là, devant des images projetées sur un grand écran. D’où elle était, Melle Parker ne les discernait pas précisément, mais les sons étaient assez terrifiants. Elle sursauta soudain ; un homme venait de s’approcher de la fille. Elle le reconnut aussitôt : c’était Sydney. Ce qui la surprit, puisqu’elle avait supposé qu’il était avec Jarod. Mais elle se souvint ce que ce dernier lui avait dit : Sydney ne restait pas toujours avec lui sur toute la durée d’une sim’, surtout pour les plus longues.

Melle Parker tendit l’oreille ; la jeune fille disait quelque chose à Sydney. Elle semblait horrifiée.
« Comment des êtres humains peuvent se faire ce genre de choses ?

- Je sais que c’est difficile à comprendre pour toi, commença le psychologue de son ton calme et flegmatique. Mais tu dois t’en rendre compte pour l’intégrer à ton travail. La plupart des humains sont prêts à aller très loin dans l’horreur, à partir du moment où on leur donne une raison, ou un prétexte, qui leur convient.

- Pas moi, Sydney, » répondit-elle.

Plus tard, une fois Sydney parti, Melle Parker osa descendre de la mezzanine. L’occupante des lieux ne sembla aucunement surprise.

« Tu savais que j’étais là ?

- Depuis un moment, oui.

- Tu es… un Caméléon, comme Jarod ?

- Tu connais Jarod ? s’étonna la fillette, dont le visage s’éclaira. Je ne l’ai pas vu depuis un moment… Enfin, oui, je fais des simulations. Et toi ?

- Mon père travaille ici. Je m’appelle Melle Parker.

- Moi, c’est Sara. »

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