Chapitre 5: Ô médiatisation

1) Coupures de presse

             Jack était de retour dans les bureaux du FBI avec Samantha et Danny, Martin étant resté au Broadway Theatre pour attendre quelques membres du personnel qui n’étaient pas encore arrivés, et les interroger. Il venait d’accrocher la photo de Sara Davenport au tableau blanc, et de commencer à remplir celui-ci des derniers faits et gestes connus de la jeune femme. Son téléphone portable se mit à sonner ; il décrocha.

« Jack, c’est Martin. J’ai pu interroger toutes les personnes qui travaillent pour le théâtre, sauf Alex Coscoda, le comédien qui joue Roméo.

- Il ne s’est pas montré ?

- Non. Le metteur en scène n’était pas inquiet jusque là, il paraît que Coscoda est un sacré fêtard, souvent en retard pour les répétitions – contrairement à Sara. En plus, vu qu’il prépare le rôle depuis plus longtemps, il se sent autorisé à débarquer tard. Mais il est quand même presque midi, et toujours aucun signe de lui.

- Sam, tu disais bien qu’il y aurait eu quelque chose entre Alex et Sara ? s’enquit Jack en restant en ligne avec Martin.

- C’est pas très clair, mais plusieurs membres de la troupe nous ont parlé de rumeurs à ce sujet.

- Alors on doit partir de l’hypothèse que ce Coscoda était avec Sara au moment de sa disparition. Soit il en est responsable, soit il lui est arrivé la même chose. Martin, tu vas chez lui et tu fais tout pour le retrouver. Je te rejoins.

- OK, fit l’agent avant de raccrocher.

- Vous me tenez au courant toutes les demi-heures, ordonna Jack en enfilant sa veste.

- Aucune possibilité ne sent très bon pour Sara, remarqua Sam en regardant son patron s’éloigner.

- Mais il reste à élucider la cause de cette disparition, poursuivit Danny. Qui aurait eu une raison d’enlever Roméo et Juliette ? Et même si elle est effectivement sortie avec Coscoda, pourquoi l’aurait-il enlevée ou tuée ?

- La réponse est peut-être dans ces boîtes, intervint Vivian, qui arrivait cachée derrière deux cartons emplis de papier qu’elle posa sur la table de travail, imitée par Elena. Voici la tonne de papiers qu’il y avait chez Sara. On n’a pas eu le temps d’y regarder en détail, mais je dirais qu’elle a fait des recherches assez approfondies sur la troupe. Il faudrait se plonger là-dedans.

- Quatre cartons, huh ? soupira Danny sans grand enthousiasme.

- Tu rêves, fit Elena. Y en a encore une dizaine en bas. Allez, fais-moi travailler ces muscles !»

*°*

 Plusieurs tasses de café plus tard…

« Quelqu’un a envisagé la possibilité que cette fille soit juste très zélée quand elle commence à travailler quelque part ? supplia Danny en bâillant. Tout ça c’est passionnant, mais très large comme sujet de recherche…

- Hey, je crois que je tiens quelque chose, interrompit Elena. Regardez ça, continua-t-elle en exhibant un carnet à la couverture violette qu’elle ouvrit, dévoilant des coupures de journaux et d’autres documents collés ou agrafés.

- Fais voir ? intervint Vivian. Roméo et Juliette ensemble à la ville comme sur scène, ce sont Alex et Natisha. Puis une photo de groupe où Natisha semble plutôt proche de Tyson Reese, celui qui s’est fait renverser.

- Oui, fit Sam, Natisha m’a dit qu’elle avait quitté Alex pour lui, et qu’il l’aurait même tabassé quelques semaines avant l’accident.

- Il y a aussi une lettre officielle des producteurs de la pièce, continua Vivian, dont la fameuse Melle Forest dont la concierge de Sara nous a parlé.

- Stevens m’a dit que Sara jouait dans la troupe pour rendre service à son amie productrice, remarqua Danny.

- C’est sans doute elle. Donc, cette lettre est adressée à Reese, y a beaucoup de bla bla… Apparemment, ils lui proposent une place plus importante dans la troupe. Et enfin, une autre coupure de journal, qui parle de l’accident cette fois.

- Ça fait déjà un sujet de recherche plus étroit, non ? dit Elena à Danny.

- Oui, mais on n’est pas plus avancés. Quoi, Sara jouait les enquêtrices ? Et elle aurait découvert quelque chose qu’elle n’aurait pas dû ?

- Pourquoi pas ? répliqua Sam. Vu les documents qu’elle a choisi de regrouper dans ce carnet, elle s’intéressait plus particulièrement au trio amoureux formé par Roméo, Juliette et Tybalt. Or Tybalt est comme mort. Rappelez-moi qui l’a tué dans la pièce de Shakespeare ?

Vivian sourit.
- C’est une théorie qui en vaut une autre. Vu l’étrange absence de Coscoda, ça pourrait se tenir. Surtout que si on écoute les proches de Sara, c’était une fille sans histoires et gentille avec tout le monde.

- En fait, ce qui me dérange, intervint Elena, c’est que personne ne lui était « proche ». Il n’y a que moi qui ai cette impression, que personne ne la connaissait que de façon superficielle ?

- C’est vrai… admit Danny. C’est sans doute le cas de beaucoup de gens, remarquez. Mais même Stevens, qui crie sur les toits qu’elle lui a sauvé la vie en le sortant de la drogue, ne sait rien de précis sur sa vie avant leur rencontre – et même après, ça reste très vague.

- Je crois qu’on devrait interroger la fameuse productrice, Melle Forest. Si elle est bien amie avec Sara, on en apprendra peut-être davantage. Et puis avec un peu de chance, elle la connaît depuis plus longtemps. Parce que pour l’instant, le plus loin qu’on puisse remonter dans sa vie, c’est trois mois. J’ai entré son nom dans la base de données, mais des Sara Davenport, il y en a quelques unes, alors sans date de naissance et numéro de sécurité sociale…

- Le théâtre ne te les a pas fournies ?

- Ils ne les ont pas. Apparemment, le remplacement s’est fait si précipitamment qu’ils n’ont pas pris le temps de lui demander des infos personnelles précises. Et comme elle connaît la productrice, ils ont dû se dire que ce n’était pas bien grave. »

2) Caméras braquées

Sydney avait laissé Angelo au milieu des affaires de Jarod. Il avait tout à coup repensé à une simulation, sans trop savoir pourquoi. C’était une sorte d’intuition idiote, sans fondement apparent ; de celles qu’il veillait toujours à écouter : l’intuition est souvent une voix détournée de notre esprit pour nous indiquer une direction à suivre, un détail que sa partie consciente a négligé.

Après avoir fouillé ses tiroirs pour retrouver le DVD de la simulation en question, il l’inséra dans le lecteur de son ordinateur et déclencha l’avance rapide.

« Dites-donc, Sydney, l’interrompit la voix cassante de Melle Parker, empreinte d’une certaine tension – mais ne l’était-elle pas toujours ? – vous ne sauriez pas où Lyle et Brigitte ont disparu ?

- Ils ne sont pas au Centre ? s’enquit distraitement le psychologue avant d’appuyer sur une touche de son clavier.

Melle Parker ne daigna pas répondre et s’intéressa plutôt à ce qui accaparait ainsi Sydney. La vidéo en noir et blanc commençait à défiler, s’ouvrant sur un Jarod d’une quinzaine d’années, assis seul à une table. Devant lui, un objet ressemblant à un simple casse-tête chinois, qui ne mesurait pas plus de dix centimètres de hauteur, pour une base carrée de cinq centimètres de côté. Sauf qu’il n’avait rien de simple, et restait irrésolu par quiconque ne connaissait pas d’avance la marche à suivre. Sydney le lui avait confié sous les ordres du Centre deux jours auparavant, et Jarod le petit génie semblait avoir finalement trouvé quelque chose qui lui résistait.

Sydney actionna encore une fois l’avance rapide, car le jeune Caméléon ne faisait qu’observer l’objet, l’air très concentré, pendant une bonne dizaine de minutes. C’est alors que la caméra filma un mouvement dans le coin inférieur gauche, augurant l’arrivée d’une autre personne. Une fillette de stature moyenne, les cheveux mi-longs, s’avança de dos par rapport à la caméra, faisant sursauter Jarod, qui ne l’avait pas entendue arriver.

« La première fois que j’ai visionné cet enregistrement, prononça Sydney, j’ai cru que c’était vous, Melle Parker.

- Mais c’est Sara, » devina cette dernière, supposition validée quand la fille se tourna légèrement vers la caméra, donnant à voir son profil à l’air plus mutin que celui de Parker, et son nez plus retroussé. Lorsqu’elle se hissa pour s’asseoir sur la table, elle apparut aussi nettement plus jeune – elle devait avoir onze ou douze ans à l’époque.

*°*

« Ça faisait longtemps, remarqua Jarod d’un ton faussement terre-à-terre.

- Ils ont resserré la surveillance quand il m’ont surprise à deux couloirs de ma salle de sim’ le mois dernier, répliqua Sara d’un ton enjoué. J’ai préféré ne pas faire de vagues, histoire qu’ils croient que c’est suffisant.

Ils restèrent silencieux un instant, Sara fixant le casse-tête et Jarod observant Sara à la dérobée.

- Tu as réfléchi à ce que je t’avais dit ? demanda finalement cette dernière, brisant le silence.

- Beaucoup, répondit Jarod avant de soupirer. Ça a une certaine logique, mais… j’ai du mal à y croire.

- Ce n’est qu’une hypothèse. Je ne l’aurais jamais envisagé, avant. Mais cette simulation… Je ne sais pas, il y a vraiment quelque chose qui me gêne. Le sujet lui-même est risqué : élaborer les meilleurs attentats possibles pour mieux les déjouer…

- … c’est prendre le risque que l’objectif soit en fait de perpétrer un attentat, compléta Jarod. Encore une fois, en théorie je te suis, mais de là à soupçonner le Centre de ce type d’intentions…

- Je sais, il est tout à fait possible qu’ils aient dit la vérité. Mais ce qui m’a le plus dérangée, c’est… Mr Raines qui se tenait à la rambarde, qui observait attentivement la sim’, et il y avait dans ses yeux comme… je sais pas, je le voyais presque se lécher les babines, fit-elle avec une petite moue.

- Il est bizarre de toute façon, répondit Jarod en haussant les épaules. Flippant vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept…

- C’est clair, sourit Sara. N’empêche que maintenant, je vais me méfier. Je vois les simulations d’un autre œil. C’est assez terrifiant, mais je préfère ça que de leur faire confiance aveuglément.

- Ce qui me gêne dans ta théorie, c’est Sydney. Tu penses qu’il nous mentirait ?

- Pas forcément. Ils pourraient lui mentir, à lui. Si on réfléchit, c’est même la chose la plus intelligente à faire. Comme dans les situations de prise d’otage où le négociateur n’est pas tenu au courant des plans d’intervention, pour ne pas que sa voix le trahisse.

- Admettons. Qu’est-ce qu’on pourrait faire, si c’était vrai ?

- Pour commencer, ne pas faire les simulations qui nous semblent trop risquées, tiens !

- Il y en a beaucoup. On peut presque toutes les retourner. Et puis, le Centre ne voit pas les refus d’un bon œil…

- Pas besoin de leur dire, patate. On est des enfants, non ? Ils s’attendent sans doute à ce qu’on ait des limites. Les Caméléons sont de sacrés acteurs, ils doivent bien pouvoir faire croire qu’ils ne peuvent pas enfiler un costume une fois de temps en temps, tu crois pas ?

Il y eut alors un bruit provenant de la mezzanine, qui les fit s’interrompre. Jarod scruta la rambarde, à la recherche d’un signe précédant l’entrée d’un garde, et quand il se détendit à nouveau, Sara posait la main sur une pièce du casse-tête chinois, qu’elle déplaça ; un éclair de compréhension apparut sur le visage du jeune garçon, qui décala une seconde pièce. Ils se relayèrent ainsi jusqu’à avoir terminé, en moins d’une minute.

- Ça faisait deux jours que je séchais là-dessus ! s’étonna Jarod.

- Faut croire que deux Caméléons valent mieux qu’un. Allez, reprit-elle en jetant un coup d’œil autour, je ferais mieux de rentrer. Ne tentons pas le Diable, et encore moins Mr. Raines ! »

*°*

« Lucide, la gosse, réagit Melle Parker. Etonnant qu’elle ne se soit évadée qu’après Jarod. Et le Centre ne s’est pas inquiété de cette conversation ?

- A l’époque, j’étais le seul à m’intéresser aux séquences hors simulations. J’avoue avoir sous-estimé l’importance de ces propos.

- Et je peux savoir pourquoi vous ressortez ce vieil enregistrement ?

- Je l’ignore… Peut-être avais-je besoin de revoir à quel point mes deux Caméléons étaient efficaces ensemble. Peut-être suis-je en train de vieillir, dit-il, songeur, et Melle Parker sut qu’il n’en révèlerait pas plus. Mais au fait, reprit-il, vous parliez de Mr Lyle et de Brigitte ?

- Quelle bonne surprise, vous m’écoutiez ! Ces deux là se sont évaporés et cela ne présage rien de bon. J’ai demandé à Broots d’essayer de me les localiser, mais il tremble trop de frayeur pour être efficace.

- Peut-être ont-il une piste sur Sara ? Après tout, nous sommes censés collaborer avec eux pour rattraper les deux Caméléons à la fois, rappela Sydney en retirant le DVD, son écran d’ordinateur revenant à la chaîne  nationale d’informations télévisées.

- Même si c’est ça, vous trouvez rassurant qu’ils ne nous aient pas laissé le moindre petit mot ? Ils veulent nous mettre à l’écart, et je n’aime pas ça du tout. Si quelqu’un doit cribler l’un de vos protégés de balles, j’aimerais autant que ce soit moi.

Melle Parker s’interrompit soudain, touchant l’épaule de Sydney.

- Quoi ? demanda celui-ci.

- Regardez, fit-elle en montrant l’écran du menton – écran où s’affichait la photographie d’une Sara teinte en brune, avec comme sous-titrage : L’actrice Sara Davenport, disparue après la première de Roméo & Juliette. Je suis encore moins rassurée, maintenant. »

*°*

C’est aussi à peu près ce que se dit Jarod, à des kilomètres de là, sursautant lui aussi en voyant ce visage s’afficher sur l’écran de télévision du petit café où il dégustait une glace.

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