Chapitre 8: Peurs d'enfants

1) La terrible vérité

« Sam, sors les DVDs des affaires de Sara, demanda Jack dès le départ de l’équipe d’agents du NCIS.

- Pourquoi leur as-tu menti ?

- Une intuition. Tu as remarqué le nom des trois agents ?

- Parker, Broots et… Sydney ! réalisa Samantha.

- Exactement. Ce serait vraiment une énorme coïncidence, tu ne crois pas ? Et puis, soyons sérieux. Rien ne laisse supposer que Sara ait été mêlée à des activités illégales – ni ce Jarod, d’ailleurs. Les cartes de ces trois oiseaux étaient sans doute bien imitées, mais ce n’est pas non plus comme si on voyait des agents du NCIS tous les jours. Si les DVDs appartiennent effectivement à la Navy, nous les leur rendrons ; mais je préfère en avoir le cœur net.

- Jack ! intervint Martin. On vient de recevoir un appel anonyme nous indiquant où se trouve Coscoda!

- Quelle adresse ?

- Un motel à une quinzaine de minutes d’ici. J’ai appelé le gérant, qui confirme qu’une chambre a été prise par une femme correspondant à la description de Sara. Elle a payé en liquide avant la représentation, pour tout le week-end.

- Ok, envoie une équipe d’intervention sur place et coordonne l’opération d’ici. Elena, toi et moi nous joindrons à eux ; Sam et Vivian, vous vous occupez des DVDs ; et Danny, tu me fais une recherche sur ce Jarod Munn, ou quelque soit son nom. »

*°*

Vivian introduisit le premier DVD – sans aucune annotation alors que les autres portaient tous des dates plus ou moins lointaines – dans le lecteur de son ordinateur, et s’installa à côté de Samantha.

C’était une vidéo récente de Sara, qui s’était visiblement filmée elle-même. Les deux agents du FBI reconnurent l’appartement actuel de la jeune femme en arrière-plan, pas plus meublé et tout aussi désordonné que lors de leur visite. Un paquet de bonbons et une pomme trônaient sur le bureau devant la caméra. Quant à Sara, ses cheveux étaient mouillés – elle venait de refaire une teinture brune – et ses joues aussi, mais pour des raisons différentes. Ses yeux étaient légèrement rouges et gonflés, et surtout, son regard était si… triste. Très différent de celui qu’on lui voyait sur les photos.

*°*

« Si on m’avait dit que je me confierais à une caméra, commença la jeune femme avec un sourire désolé. C’est assez ironique, quand on sait combien je les détestais, enfant. Je les déteste toujours, je ne peux jamais entrer dans un bâtiment surveillé sans un petit pincement de cœur. Comme si c’était renoncer à un peu plus de ma liberté à chaque fois…

Mais voilà, il y a des choses qui me… bouffent de l’intérieur, que je ne peux dire à personne. Sauf à Jarod, mais ça fait toujours plus de mal que de bien au final, puisqu’il faut toujours se quitter ; et puis Sydney, qui ne comprendra jamais, mais fait au moins un effort. Encore un bel exemple d’ironie… souffla-t-elle.

J’ai longtemps cru que la liberté se suffisait à elle-même. Que si je réussissais à sortir du Centre, tout coulerait de source. L’auto-détermination, le libre-arbitre, j’y crois dur comme fer. Mais les fantômes du passé restent toujours là. Les combattre sape toute mon énergie.

Je… Je me sens coupable, voilà, c’est dit. J’ai fait le mal. J’étais une enfant, c’est vrai, mais une enfant bien plus intelligente que la normale. Et j’ai compris au bout de quelques années, assez rapidement en fin de compte, ce qu’ils nous faisaient faire. Je savais, ou du moins je m’en doutais. Mais j’ai continué. J’avais peur. Je me mentais. Je me disais que peut-être, ils finiraient par m’accorder ma liberté. Et j’ai blessé tellement de gens ! sanglota-t-elle, la bouche tremblante.

Tous ces gens que je croise, au fil de mon errance, reprit-elle en essuyant une larme, ils ne me voient pas comme ça. Ils m’imaginent comme une fille si joyeuse, pleine de vie, de compassion, de générosité, la fille qui n’hésite pas à prendre des risques pour aider de parfaits inconnus. Mais c’est pas elle que je vois dans mon miroir le matin. Je vois la lâcheté, le compromis, je vois les remords et la colère, assena Sara en fixant la caméra. Entre deux rôles, je vois… un vide, comme si je n’étais personne… comme si je n’étais rien.

Et je vois la peur, toujours. La terreur à l’idée de retourner au Centre. Ce serait pire que la mort. Surtout en ce moment, laissa-t-elle échapper sans s’expliquer davantage. Jarod m’a dit un jour que le Centre ressemblait à l’enfer, avec de plus jolis meubles*. C’est un bon résumé, confirma-t-elle avec un petit rire. Parfois, j’avoue que je pense qu’en finir dès maintenant serait plus simple ; plus sûr. Mais il me reste trop d’espoir pour ça. Il y a beaucoup de théories sur ce qui différencie l’homme de l’animal. La pensée consciente, le rire, le langage… Moi, je dis que la différence c’est l’espoir. Même en pleine chute dans un trou noir et sans fond, l’être humain garde toujours l’idée que cela pourrait aller mieux, après. Et puis… Je ne me sens pas le droit d’abandonner. Parce qu’il me reste des dettes à payer.

Bien sûr, depuis ma sortie, je n’ai fait qu’essayer de me racheter de toutes mes forces. Mais même si une vie valait une vie – même si elles étaient remplaçables, toutes ces vies détruites par ma faute – cela resterait un combat sans fin. Souvent, je me fais l’impression d’un Don Quichotte qui se bat contre des moulins ; le Centre, lui, reste inébranlable. Et au milieu de tous ces gens,  je suis toujours seule. »

*°*

Après un moment de silence, Sara tendit le bras vers l’objectif et arrêta l’enregistrement. Vivian et Sam se regardèrent, soufflées. Quoi qu’il se soit passé au Centre, cela dépassait apparemment les révélations de l’ami de Sara. La jeune femme semblait persuadée d’avoir provoqué beaucoup de morts…

*°*

Pendant ce temps, Elena, Martin et Jack étaient arrivés au motel indiqué par l’appel anonyme, où les forces d’intervention s’étaient postées. Leur scanner thermique ne révélait qu’une seule source de chaleur, sur le lit.

Jack donna donc le feu vert pour entrer. Un homme était effectivement allongé sur le lit, ligoté et bâillonné, et se débattait comme un diable. Après que l’équipe eut vérifié que la chambre et la salle d’eau étaient bien vides, Martin s’approcha de l’homme et défit son bâillon ; c’était bien Alex Coscoda. Celui-ci sembla d’abord soulagé, avant de voir Elena s’intéresser d’un peu près à la caméra vidéo posée sur la commode en face du lit ; il se plongea alors dans un profond mutisme et ne répondit à aucune question.

« Il va bien, juste un peu déshydraté. On le ramène au bureau, ordonna Jack avant de rejoindre Elena. Qu’est-ce qu’il y a là-dessus ?

- Apparemment pas des ébats amoureux, répliqua-t-elle… Il faudra y regarder de plus près, mais cela ressemble fort à des aveux. Pour tentative de meurtre. »

*°*

Dans l’immeuble du FBI, Vivian et Sam venaient de lancer un autre DVD, le plus ancien, qui remontait à environ vingt-cinq ans. C’était une vidéo en noir et blanc, mais d’assez bonne qualité pour l’époque.

*°*

L’enregistrement commençait dans l’obscurité complète ; on entendait vaguement des chuchotements. Puis une porte s’ouvrit, une lumière s’alluma, éclairant soudain la scène : un homme en costume venait d’entrer, et dans le coin opposé, une petite fille pleurait dans les bras d’un jeune garçon.

« Jarod, tu n’as pas le droit d’être ici, commença l’homme en jetant un coup d’œil de l’autre côté de la porte.

- Elle a peur, Sydney. Elle était toute seule.

- Je vais m’occuper d’elle, d’accord ? Retourne vite à ta place avant qu’ils ne s’en aperçoivent.

A regret, le garçon quitta la pièce en faisant un petit signe de la main à la fille, qui leva ses grands yeux mouillés vers lui. L’homme s’accroupit près d’elle.

- Bonjour, Sara. Je m’appelle Sydney et je vais m’occuper de toi pendant quelques temps.

- Mes parents sont morts, n’est-ce pas ? prononça la petite fille d’un ton solennel.

- Oui, répondit Sydney. Mais ne t’inquiète pas, tout va bien se passer maintenant. »

*°*

« C’est dingue, fit Sam après un instant de flottement. C’est la scène exacte que nous a décrite ce Jarod. Et on dirait bien ce faux agent du NCIS, avec deux douzaines d’années en moins. Mais pourquoi un foyer aurait-il filmé ce genre de choses ?

- Regardons les vidéos suivantes, proposa Vivian. La vérité nous échappera tant qu’on ne l’aura pas sous le nez.

*°*

La toute petite Sara qui construit une sorte de jeu de construction géant.

Des photos horribles de meurtres, de génocides, de ruines, qui défilent devant une Sara de huit ans à peine.

Sara à dix ans, qui se fait hurler dessus pour entrer dans la peau d’un prisonnier de guerre interrogé.

Le refus hurlé par une Sara de douze ans au visage de ceux qui veulent qu’elle pénètre l’esprit d’un tueur fou.

Sara à quinze ans, en blouse blanche devant des éprouvettes, qui s’obstine à répéter qu’elle est incapable de synthétiser le virus demandé.
« Tu réalises toutes les vies qu’un antidote pourrait sauver ? interroge un chauve traînant derrière lui une bouteille d’oxygène. Toutes ces vies sont entre tes mains.
- Vous réalisez que je n’ai aucune raison de croire que vous l’utiliserez à bon escient ? Que je sais combien de vie il pourrait
prendre ? De toute façon, je vous dis que je ne PEUX pas !
- Tu veux ta liberté ou pas, Sara ? siffle-t-il de sa voix poussive. Tu veux sortir du Centre un jour ? »

Et tant d’autres images…

*°*

Ce fut Danny qui, ayant fini sa recherche sur Jarod, sortit Sam et Vivian de leur état quasi hypnotique.
« Qu’est-ce qui se passe ? Vous avez pas l’air bien.

- Je crois qu’on a découvert ce que voulait dire Sara par « il faut être tordu pour faire ça à des gosses », répondit simplement Sam. C’est surréaliste.

- Ah, donc mes infos collent au décor. Notre Jarod est lié à une trentaine de cas de fausse identité, il a exercé divers métiers à travers tout le pays. Le dénominateur commun, c’est qu’à son départ, un criminel est démasqué.

- Une trentaine, tu dis ?

- Oui, depuis environ deux ans. Enfin, ce sont les cas dont je suis sûr, ceux où on a sa photo. Il pourrait y en avoir beaucoup plus.

- Sachant que Jarod et Sara ont partagé la même enfance dans ce « Centre », c’est plus qu’une coïncidence, ajouta Vivian. Sara bouge elle aussi beaucoup, et rien ne nous dit qu’elle n’a pas utilisé plusieurs identités ; et elle arrive dans la troupe juste après l’accident de voiture, dont on peut raisonnablement supposer que Coscoda est responsable.

- Plus que raisonnablement, intervint Martin, qui venait d’arriver dans l’open-space. Jack et Elena l’emmènent en détention. Figurez-vous qu’on l’a trouvé ligoté dans la chambre de motel, avec, bien en évidence, une caméra qui a enregistré ses aveux complets. Il ne manquait plus que le papier cadeau !

- C’est un présent de la part de Sara, avança Sam. Mais ça ne nous dit pas où elle est.

- Elle est peut-être simplement partie ? proposa Danny. Sa mission accomplie, elle décampe avant d’être démasquée ?

- Ça ne colle pas, répliqua Vivian. Elle n’a prévenu personne de l’endroit où était Coscoda, il aurait pu y rester un bon moment avant qu’on le trouve, si on ne l’avait pas cherchée, elle ; et puis elle a laissé toutes ses affaires derrière elle, dont ce carnet violet pas terminé et tous ces DVDs. Non, au mieux, elle fuit quelque chose. »

2) Les pires cauchemars

Quelque part près de New York.

Sara reprenait sa respiration, cachée derrière un camion abandonné sur ses jantes près d’un entrepôt désaffecté. Elle jeta un coup d’œil craintif tout autour d’elle, sursauta à un craquement avant de voir un rat courir. Elle ferma les yeux un instant en soupirant, respira profondément pour faire diminuer le rythme de son cœur.

Puis elle chercha une meilleure cachette.

*°*

C’était grâce à Natisha, trouvée au chevet de Tyson, que Jarod avait découvert l’adresse où se trouvait Coscoda : il emmenait ses conquêtes féminines dans ce motel, et cela lui semblait tout à fait logique que Sara ait choisi cet endroit pour un petit interrogatoire façon Caméléon…

Mais aider le FBI à capturer le tueur, terminant ainsi le pretend de Sara, n’était pas suffisant. Celle-ci était probablement en danger, et Jarod devait la retrouver.

Le Caméléon laissa son esprit dériver un instant sur ce que Natisha avait ajouté, alors qu’il s’apprêtait à partir :

« Vous êtes Jarod, n’est-ce pas ? Sara m’a parlé de vous… Ecoutez, il y a quelque chose que vous devriez savoir… Je n’en ai pas parlé au FBI parce qu’elle m’avait fait promettre de garder le secret… »

Puis il se concentra à nouveau sur son objectif. Trouver Sara. Pour cela, le plus simple était de suivre ceux qui l’avaient fait fuir. Melle Parker n’était de toute évidence pas en cause, puisqu’elle, Sydney et Broots venaient d’arriver à New York avec quelques avions de retard. Il ne restait que l’autre équipe de choc du Centre : Brigitte et Mr Lyle. Après vérification, ils étaient bien en ville depuis vendredi matin ; Sara s’était évaporée dans la nuit du vendredi au samedi. Ils y étaient forcément pour quelque chose, et s’ils l’avaient déjà capturée, on pouvait supposer que Parker serait au courant – ces deux-là n’auraient pas loupé une telle occasion de l’humilier – et donc, certainement pas en train de courir après Sara…

Il ne fut pas très difficile pour Jarod de localiser l’hôtel des deux psychopathes employés par le Centre – bien qu’il soit délicat d’affirmer qu’ils en étaient les deux seuls psychopathes. Ils étaient sortis, ce qui permit au Caméléon de faire une petite visite de leur chambre, et de trouver notamment le bloc de post-its fourni par l’hôtel…

« Cela me déçoit beaucoup de la part d’une ancienne Nettoyeuse comme Brigitte, plaisanta Jarod pour lui-même en crayonnant sur la première page, révélant la dernière adresse écrite. Comme quoi, certaines personnes ne regardent pas assez la télé. »

L’adresse était celle d’un entrepôt plus ou moins à l’abandon, à Secaucus, petite ville du New Jersey à une vingtaine de minutes de Manhattan – le double en cas d’embouteillages. Et probablement le dernier endroit où ils avaient repéré Sara.

Jarod se mit en route.

*°*

Secaucus, New Jersey, au même moment.

Une voiture noire arpentait les rues de la charmante petite ville de Secaucus, comptant quinze mille âmes et, de ce que Brigitte en avait vu, presque autant d’entrepôts. La blonde fronça les sourcils, agacée, comme toujours une sucette à la bouche.

« Quand ce satellite sera-t-il enfin repositionné ? râla-t-elle. Fouiller toute la zone nous prendra des siècles.

- Je suppose que nos satellites ne sont pas encore équipés de téléporteurs, répliqua Lyle, d’humeur tout aussi effroyable. Et de toute façon, même un satellite ne la repérerait pas à l’intérieur d’un bâtiment. Prenons notre mal en patience ; il va bien falloir qu’elle sorte de son trou. Et là… » commença-t-il, un sourire aux lèvres.

Brigitte n’attendit pas de fin à cette phrase, et s’autorisa elle aussi un sourire carnassier en léchant sa sucette…

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